Angle de Foligno

 

Mystique du XIIIe sicle, Angle de Foligno, qui sՎteignit dans les premiers jours de janvier 1309, fut bŽatifiŽe Š mais non canonisŽe Š par lՎglise, en raison de son Ē intelligence des mystres Č. Elle demeure lÕune des figures prŽfŽrŽes du courant spirituel issu de saint Franois dÕAssise.

Je ne tÕai pas aimŽe par plaisanterie

 

Le mercredi de la  Semaine Sainte, jՎtais en train de mŽditer sur la mort du Fils de Dieu incarnŽ, et je mÕappliquais ˆ vider mon esprit de tout ce qui le remplissait afin de pouvoir davantage recueillir mon ‰me en cette passion et cette mort du Fils de Dieu incarnŽ. JՎtais toute occupŽe par cet effort et ce dŽsir : comment pourrais-je mieux vider mon esprit de tout ce qui le remplissait afin de pouvoir davantage avoir une mŽmoire vivante de la passion et de la mort du Fils de Dieu.

 

Alors, tout ˆ coup, alors que jՎtais toute ˆ cette occupation et cet effort, jÕentendis dans mon ‰me une voix divine qui me disait : Je ne tÕai pas aimŽe par plaisanterie. Ces paroles me frapprent dÕune douleur mortelle, car aussit™t sÕouvrirent les yeux de mon ‰me et je voyais combien Žtait vrai ce quÕil disait. Je voyais les oeuvres de cet amour ; je voyais tout ce que fit le Fils de Dieu pour cet amour ; je voyais tout ce que ce Dieu-homme de douleur supporta dans sa vie et dans sa mort pour cet indicible et tendre amour. Et comme je voyais toutes les oeuvres du plus authentique amour en lui, et que je comprenais que cette parole Žtait trs vraie en lui, parce que son amour pour moi nՎtait pas une plaisanterie, mais un trs parfait et viscŽral amour, ainsi voyais-je en moi tout le contraire : mon amour ˆ moi Žtait une plaisanterie, je ne lÕaimais pas vraiment. Me rendre compte de cela mՎtait une peine mortelle et une douleur si intolŽrable que je croyais mourir.

 

Alors, tout ˆ coup, jÕentendis dÕautres mots qui augmentrent ma douleur. Aprs quÕil mÕeut dit : Ē Je ne tÕai pas aimŽe par plaisanterie Č, je voyais que cՎtait si vrai en lui, alors que cՎtait tout le contraire en moi, et jÕen avais tant de douleur que je croyais mourir. Mais il me dit : Je nÕai pas fait semblant de te servir. Et il dit encore : Je ne me suis pas senti loin de toi.

 

Ces mots augmentrent encore ma peine mortelle et ma douleur. Mon ‰me sՎcria : Ma”tre, ce que tu dis ne pas tre en toi, est tout en moi ; mon amour pour toi nÕa jamais ŽtŽ quÕune plaisanterie et un mensonge, jamais je nÕai voulu mÕapprocher de toi en vŽritŽ pour ressentir les souffrances que pour moi tu as ressenties et supportŽes ; je ne tÕai jamais servi quÕen faisant semblant, et pas vraiment. Je voyais comment il mÕavait vraiment aimŽe. Je voyais tous les signes et les oeuvres du plus authentique amour en lui, comment il se donna totalement et tout entier pour me servir, comment il sՎtait tellement approchŽ de moi quÕil sՎtait fait homme afin de porter et de ressentir vŽritablement mes souffrances. Quand je voyais tout cela et en moi tout le contraire, jÕavais tant de peine et de douleur que je croyais mourir. A cause de cette douleur trs grande, je sentais les c™tes de ma poitrine se disjoindre, et jÕavais lÕimpression que mon coeur allait Žclater.

 

Alors que je rŽflŽchissais particulirement ˆ ces mots quÕil avait dit : Je ne me suis pas senti loin de toi, il ajouta lui-mme : Je suis plus intime ˆ ton ‰me quÕelle ne lÕest ˆ elle-mme. Mais cela aussi augmenta ma souffrance, car plus je voyais quÕil mՎtait intime, plus je me rendais compte de la distance ˆ laquelle je me trouvais par rapport ˆ lui.

 

Aprs cela, il dit encore dÕautres paroles pour manifester son tendre amour. Il dit : Qui voudrait ressentir ma prŽsence dans son esprit, je ne mՎloignerai pas de lui ; qui voudrait me voir, cÕest avec le plus grand plaisir que je me donnerai ˆ voir ; qui voudrait parler avec moi, cÕest avec la plus grande joie que le parlerai avec lui. Ces paroles excitrent en mon ‰me un dŽsir unique de ne vouloir ressentir, ni voir, ni dire quoi qui puisse tre une offense ˆ Dieu. CÕest cela que Dieu requiert particulirement de ses fils : parce quÕil les a appelŽs et choisis pour ressentir sa prŽsence, pour le voir et pour parler avec lui, il veut quÕils se gardent absolument du contraire.

 

Le livre dÕAngle de Foligno, JŽr™me Millon, 1995, Instruction XXIII p.256-258